L’enfant face au monde : pourquoi flatter l’ego ne remplace pas l’instruction
Flatter l'enfant au nom de l'estime de soi ne remplace pas l'apprentissage du monde. Entre l'illusion d'une volonté toute-puissante et le rejet de l'imitation, l'éducation bienveillante dérive parfois en piège. Analyse d'une pédagogie du repli qui fragilise les plus jeunes face au réel.
Les réseaux sociaux regorgent aujourd'hui de recettes éducatives présentées comme des révélations indispensables au bonheur des plus jeunes. À grand renfort de formules douces, on invite les parents à répéter à leurs enfants qu'ils ne doivent jamais chercher à s'adapter aux autres, que leur seule volonté suffira à surmonter tous les obstacles, et que ces maximes intimes auraient bien plus de valeur que les apprentissages scolaires ordinaires.
L'intention paraît louable : encourager l'estime de soi, préserver la confiance et entourer l'enfance d'une affection bienveillante. Personne ne conteste la nécessité vitale pour un enfant de se savoir aimé, écouté et soutenu sans condition par les siens. Pourtant, il y a un abîme entre offrir un foyer chaleureux et inculquer des principes qui coupent l'enfant des exigences de la vie en société et du monde réel.
L'apprentissage commence par l'humilité de copier
L'idée selon laquelle un enfant devrait s'abstenir d'imiter les modèles qui l'entourent sous prétexte d'être immédiatement « lui-même » repose sur une méconnaissance complète du développement intellectuel et moral :
- L'imitation est le moteur du savoir : On n'invente ni une langue, ni la politesse, ni la rigueur mathématique, ni l'artisanat à partir de rien. Tout apprentissage sérieux commence par l'observation attentive, l'écoute et la reproduction patiente des gestes démontrés par les maîtres et les aînés.
- Le respect des codes partagés : Apprendre à tenir compte d'autrui n'est pas une soumission hypocrite, mais la marque élémentaire de la courtoisie. Un enfant n'a pas à être encouragé à ignorer les règles du vivre-ensemble ; il doit au contraire intégrer la retenue et le tact pour trouver sa place au sein du groupe.
- Le rôle de repère des adultes : Les enfants n'ont pas besoin de voir leurs parents s'extasier devant leurs moindres mouvements comme s'ils étaient des sages précoces. Ils ont besoin d'adultes structurants, capables de fixer des limites claires et d'assumer sereinement leur fonction de guide.
Prétendre émanciper un jeune esprit en lui interdisant d'imiter les anciens ne le libère pas : cela le prive des outils mêmes de sa culture.
Le mirage de la volonté toute-puissante
Une autre dérive consiste à assurer à l'enfant que la persévérance absolue garantit la victoire, comme si la simple force du désir pouvait faire plier la réalité :
- La lucidité face aux limites : Encourager la ténacité face à la difficulté est une vertu indispensable. Mais faire croire qu'il suffit de vouloir très fort pour tout réussir relève de la pensée magique. L'existence confronte chacun à des limites matérielles, des talents distincts et des circonstances extérieures objectives.
- L'apprentissage de la défaite : Enseigner que l'effort paie toujours de la même manière prépare l'enfant à un effondrement psychologique violent au premier échec insurmontable. La vraie force de caractère réside dans la capacité à accepter l'échec sans amertume, à réajuster ses ambitions et à développer une juste modestie.
La persévérance ne gagne rien à s'adosser à l'illusion ; elle s'ancre dans l'appréciation exacte des faits.
Réhabiliter l'effort de l'instruction
Opposer ces formules de développement personnel au travail de l'école est sans doute le piège le plus pernicieux.
Les maximes rassurantes ne remplaceront jamais l'austérité féconde de la lecture, du raisonnement logique, de l'étude historique et de la discipline intellectuelle. C'est le savoir formel, patiemment acquis et confronté à la rigueur des faits, qui confère à un être humain son autonomie véritable et son esprit critique.
Les cultures qui ont su traverser les tempêtes n'ont jamais sacrifié l'instruction au culte des états d'âme. Élever un enfant dans la dignité de ses racines, c'est conjuguer une affection inconditionnelle avec le sens du devoir, le respect d'autrui et la curiosité du savoir. C'est à ce prix qu'il devient un adulte armé pour le réel, capable de construire sa propre vie tout en demeurant solidaire des siens.